Si loin et pourtant…

Alors ce jour-là, il se rendit compte de sa force. Ce murmure incessant se répercutant contre les parois de son cerveau, cette petite voix qui lui disait simplement : « bats-toi ». Pour qui ? Pour quoi ? « Pour toi. Ou pour elle, si tu la trouves. Pense que chaque pas que tu fais, même s’il t’arrache un cri, même s’il te fait souffrir au-delà de l’endurance, la présence d’un être cher pourrait t’amener à guérir tes maux. Ne brûle pas les étapes mais positive. »

Il comprit qu’avancer passait par ces picotements dans le bas du ventre, ces douleurs fracassantes dans le dos ou ce boomerang flagellant son cerveau endolori. Il pensa positif, la regarda à travers cet écran, songeant à tous ces kilomètres qui les séparaient et voyait tout le mal que ça lui coûtait de ne pas pouvoir la toucher. Elle lui manquait. Il voulait la sentir, la caresser. Il voulait que ses lèvres touchent de nouveau les siennes. La sentir près de lui. La serrer si fort qu’elle comprendrait que désormais, il ne voulait plus la lâcher. Bientôt.

Il posa le casque épais sur ses oreilles. Cette nuit, il avait besoin de s’évader. Ces rêves étaient tellement rares ces derniers temps. Où étaient-ils donc passés ? L’énergie négative les avait-elle chassés ? Tel un tourbillon d’horreur elle le happait dans sa cage. Les barreaux le sanglaient et l’attachaient. Il ne parvenait plus à sortir de ces troubles. Il se débattait mais s’enlisait. Les sueurs froides l’assaillaient. L’engloutissement était total. Il perdait pied. La noyade n’était pas loin. Alors il se fixa un point à l’horizon. Un sourire. Un visage rassurant. Il s’y accrocha de toutes ses forces pour revenir à la surface. Il ne savait plus pour quoi se battre mais ce visage l’apaisait et lui donnait suffisamment d’énergie pour y croire l’espace d’un instant. Les mots qu’il entendait le couvraient de douceur. Il n’avait plus mal. Le boum boum dans ses oreilles surpassait les cris qui résonnaient dans sa tête. Il ne les percevait plus. Enfin, un furtif sourire aux lèvres, il ferma les yeux et sombra cette fois dans un sommeil profond. Au réveil la couette ne serait pas retournée. La nuit aurait été des plus paisibles.

Brusquement deux yeux s’ouvrirent. Le jour était levé depuis quelques heures déjà. Il venait de réaliser. Sa mission, son travail, ce pour quoi il avait été formé durant toute son enfance. Il venait de comprendre que si tout n’allait pas si bien c’était parce que manier cette arme ne lui correspondait plus autant qu’avant. Cela le soulageait, lui donnait bonne conscience. Il poursuivait le chemin tracé par son maître mais il aspirait à d’autres projets. Son regard se posa alors sur cette lame aiguisée. Déposée sur deux crochets d’acier, elle l’attirait. Sa beauté sanglante l’accompagnait chaque jour depuis si longtemps qu’il n’aurait su vivre sans elle. Ils en avaient gagné des combats. Même blessé, toujours à ses côtés. Il avait d’ailleurs longtemps pensé que toutes ces images n’étaient que des cauchemars nocturnes jusqu’au jour où la transe ressentie fut accompagnée d’une prise de conscience. Ce qu’il faisait était réel. Il tuait. Son dernier souvenir ? La nuit passée. Après un repas des plus agréables – un bon burger bien gras et dégoulinant – alors qu’il rentrait tranquillement chez lui, il surprit une pauvre jeune fille prise en chasse par quatre costaux. Ridicule. Il monta sur le toit afin d’admirer le spectacle. Une fois l’affaire des bourreaux faite, il sauta au centre du cercle, aux côtés de la demoiselle. Il admira ses traits fins. Ses yeux imploraient son aide. Il soupira, se gratta la nuque puis tira son katana de son étui. Les quatre lourdauds ne parurent pas surpris. Un sourire en coin, ils n’en feraient qu’une bouchée. Quel dommage. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, ils étaient tous éventrés. Quelques bribes de tripes de-ci de-là, une oreille éclatée par ici ou encore une dent ensanglantée sur le parvis. Une fois encore il avait fait preuve d’une grande rapidité. Afin de s’assurer de leur mort, il leur fit un petit massage du dos avec les pieds. L’un d’eux ronchonna. Mauvaise idée. Un petit coup de lame dans le crâne et plus aucun son ne sortit plus de sa bouche.

Une larme perlant sur sa joue gauche, la jeune fille se tenait droite, tremblant de toute part. Il s’approcha d’elle et la prit dans ses bras pour la réconforter. Son dernier instant de tendresse. Il la transperça d’un coup sec et put sentir le sang chaud s’échapper de sa cavité buccale et atterrir directement sur son épaule. Naïve. Il n’était pas le sauveur de ces demoiselles. Il ne supportait pas les victimes. Pas plus que leurs bourreaux. Mais ce n’était pas là la seule motivation d’un tel acte. Malgré la nuit noire, elle avait vu son visage. Il ne voulait sûrement pas risquer d’avoir une groupie amourachée à ses trousses. Une mère et une sœur – femmes de sa vie officiellement connues des autres – cela était bien suffisant. Une fille vantant ses mérites à tout va, criant qu’un homme de grande classe – oui, il portait un costard et cela lui donnait une allure de mâle dominant – parcourait les rues afin d’aider les demoiselles en détresse ? Non, merci. Il venait donc de débarrasser le monde de quatre crétins égocentriques bourrés de testostérone et d’amour propre ainsi que d’une possible victime à répétition et, accessoirement, atteinte à terme d’un syndrome de Stockholm. Cinq cadavres sans contrat peut-être, mais au moins ce soir il dormirait en sachant qu’il a assaini le monde, dans une moindre mesure. Il faut parfois savoir faire le ménage. Cela n’amuse personne mais c’est tout de même nécessaire si on espère vivre sainement. Quant au nettoyage de la rue ? Cela n’avait jamais été son problème. Il envoya simplement un message au nettoyeur. S’il jugeait que ces corps devaient être enlevés du passage, il ferait le travail lui-même. S’il jugeait qu’il n’y avait aucun risque, il laisserait la tâche aux flics de la ville. Ne pas se déplacer si cela n’est pas d’une extrême nécessité. Ces corps n’étaient pas des contrats. Il y avait donc peu de chances pour qu’il juge l’affaire urgente.

Il essuya son katana sur un chiffon qu’il portait toujours sur lui avant de prendre le chemin du retour. Il préférait passer par les toits plutôt que par les rues. Cela lui procurait plus de liberté. Personne ne risquait de l’apostropher ni de le retarder. Il avait toujours aimé grimper sur les arbres ou sur toute autre surface élevée. Il préférait avoir la tête en l’air plutôt que les pieds sur terre. En revanche, prendre l’avion était pour lui une grande source de stress. Il fallait le voir s’accrocher au siège. Une angoisse qui durait toute la durée du vol, ou du moins son temps de conscience. Ainsi était-il en train de parcourir les reliefs créés par l’homme, ces constructions de briques et de béton accompagnées de charpentes que les hommes appelaient maisons. À la mode des parcours, il sautait, volait, s’agrippait et chassait des pieds d’un mur à l’autre tel une araignée disparaissant dans la nuit. Si une personne était accoudée à sa fenêtre à cette heure désormais tardive, elle aurait pu apercevoir une ombre aussi rapide et furtive qu’un moustique. On regardait par là et l’instant d’après il était ici.

Étendu dans son lit, il fixait cette arme qui lui avait tant apporté. Dès aujourd’hui il irait auprès de son maître lui dire que son temps ici est terminé. Un dernier contrat correct et sans entourloupe serait la seule chose qu’il pourrait accepter. Il n’avait pas eu de vacances depuis si longtemps que s’il continuait ainsi, il exploserait. Il voulait partir. Il ne préciserait sans doute pas qu’il ne comptait pas revenir. Il aviserait. Il voulait seulement la retrouver. Elle qui l’avait accepté tel qu’il était et surtout, tel qu’il avait été. Une brute épaisse sans cœur ? C’était à peu près cela. Un grizzli à base d’adamantium. Dès le premier coup d’œil elle avait su que c’était lui qu’elle voulait. Envers et contre tout elle n’en voudrait pas d’autre. Elle l’avait laissé partir à plusieurs reprises en mission. Elle ne savait pas où il allait mais elle lui faisait confiance. Jusqu’au jour où elle était tombée sur du sang. Beaucoup de sang. Elle était descendue au sous-sol et avait découvert un corps, entaillé de mille parts. Ses mains avaient recouvert sa bouche automatiquement sous l’effet de la surprise mais elle n’avait pas cillé. Elle s’était approchée du corps et l’avait observé sous toutes ses coutures. Elle n’en était pas revenue. Mais elle n’avait pas crié. Lorsqu’il était rentré, il avait vu la porte menant au sous-sol ouverte et s’était empressé d’y descendre. Elle était là, le fixant d’un sourire tendre et compatissant. Il venait de descendre la dernière marche, un pied toujours sur la précédente. Figé, il n’avait osé bouger. Alors elle s’était approchée de lui et l’avait embrassé tendrement. Elle l’avait serré dans ses bras et avait murmuré simplement à son oreille qu’elle l’aimait. Il avait alors compris qu’elle ne poserait pas de questions. Qu’elle l’acceptait tel qu’il était. Qu’elle ne se souciait pas de l’identité de cet homme. Alors il l’avait serrée d’autant plus fort dans ses bras et l’avait embrassée avec fougue. La passion entre eux était électrisante. Heureusement que le cadavre ne possédait plus ses yeux sinon il aurait pu enregistrer la scène charnelle qui se déroulait à ses côtés. Là, sur les marches d’escalier, il l’avait prise et elle avait compris qu’elle lui appartenait. C’est ainsi que fut scellé leur pacte. Unis, pour le meilleur et pour le pire. Cela le rassurait de voir qu’il l’avait bien choisie. Elle était aussi tarée que lui. Rien de tel qu’une bonne cohésion pour avancer ensemble. Dans le fond, s’il avait été aussi négligent pour ce contrat-ci, à le conduire dans son propre sous-sol, c’était sans doute qu’il espérait qu’elle le découvre. Qu’elle comprenne tout. Mentir ne lui convenait plus. Il voulait qu’elle le sache. Qu’elle reste ou qu’elle parte mais qu’elle sache. Qu’elle ne l’aime plus pour une enveloppe vide et énigmatique mais qu’elle l’aime pour ce qu’il était réellement. Un monstre sanguinaire.

Il allait étouffer. Cela faisait maintenant quinze minutes qu’il attendait que le maître rende son verdict. Serait-il libre à l’issue ? La porte du grand palais s’ouvrit et le premier conseiller s’avança. Le maître suivit et vint s’asseoir sur son tapis de sol, au milieu des deux statues de divinités. Il ferma les yeux et souffla un peu d’air de ses poumons.

« Tu as fait ton temps mon garçon. Tu peux désormais t’en aller le cœur vaillant et courageux. Mais si un jour tu en ressens le besoin, ton costume de chevalier sera toujours à ta disposition. Va, et n’oublie pas de toujours assurer tes arrières. »

La tête baissée depuis que la porte s’était ouverte par respect pour son maître, il se redressa, salua les hommes devant lui et remercia la maître. Il prit congé, non sans cacher sa joie. Il allait enfin pouvoir construire un avenir où le sang ne borderait pas les contours du cadre.

Il était à l’aéroport. Enfin, l’avion était redescendu. Il touchait de nouveau le sol. Il reprenait racines. Il n’avait qu’une hâte, être de retour dans son pays pour rallumer son téléphone et l’appeler. Entendre le son de sa douce voix avant d’entrer dans le train, pour enfin, la retrouver. Il s’empressa d’introduire la batterie dans son socle et d’appuyer sur les boutons. L’impatience était à son comble. Il ne l’avait pas prévenue de son retour. Il voulait lui faire la surprise. Mais il ne pouvait pas attendre d’être à la maison. Il souhaitait tellement qu’elle vienne le chercher sur les quais. Alors il l’appela et faillit s’écrouler en entendant le son de sa voix. Elle n’avait pas changé. Toujours aussi douce bien qu’empreinte de dureté. Il ne lui dit pas tout. Il savait qu’elle ferait tout pour lui alors il prétexta un appel urgent qui nécessitait qu’il reprenne contact avec elle. Il lui dit de se rendre à la gare à 15h pour attendre le train numéro 9782. Un colis l’attendrait en face de la porte 8. C’était très important qu’elle le récupère avant que quiconque ne le voit. Elle accepta sans explications. Ils profitèrent ensuite des dernières secondes de communication pour exprimer leur manque et s’embrasser. Ils raccrochèrent et lui se réjouit de son petit tour. Elle serait là à l’attendre, sans savoir que c’est lui qu’elle attendait.

Son cœur s’emballait. Le train allait bientôt entrer en gare. Il baissa légèrement sa tête au cas où elle regarderait à l’intérieur. Le train se garait. Il ne se précipita pas vers la sortie. Les gens étaient toujours pressés de sortir de l’entité véloce. Ils n’hésitaient d’ailleurs pas à se bousculer parfois. Il profita de cette agitation pour la dévisager. Elle était toujours la même, magnifique. Ses formes étaient d’une harmonie rare. Une fois le quai désengorgé, il s’approcha enfin de la sortie. Il mit un pied hors du train sans jamais la quitter une seule fois des yeux. Elle regardait au loin. Son profil le fit frissonner. Elle tourna lentement la tête et c’est là qu’elle le vit. Elle n’en croyait pas ses yeux tant et si bien qu’elle les plissa afin de s’assurer qu’elle ne rêvait pas. Lorsqu’elle réalisa enfin qu’il était réel, elle prit son élan et lui sauta au cou. Ils s’embrassèrent et c’est ainsi que débutèrent de nombreux jours de bonheur. Mais vient un jour où les eaux paisibles se troublent.

Il ne reçut aucun message, aucune missive, il se réveilla simplement en sachant. La douleur avait été des plus vives. Il l’avait sentie s’immiscer brutalement dans son estomac et remonter jusqu’à sa gorge. Elle le brûlait de l’intérieur. Il s’était alors éveillé soudainement, couvert de sueur. Intriguée, elle s’assit doucement à ses côtés afin de connaître la raison de son mal. Il regardait fixement le mur d’en face. Il fixait sa lame. Sa respiration était forte, saccadée. Elle était de plus en plus inquiète de ne l’entendre prononcer aucun mot. Elle posa délicatement sa main sur son épaule afin de le réconforter, de lui faire sentir qu’elle était là si besoin. Il tourna la tête vers elle, abattu.

« C’est fini. »

Elle ne comprit pas immédiatement ce à quoi il faisait référence. Ce n’est que lorsqu’elle le vit s’empresser de remplir une valise de leurs affaires qu’elle saisit l’ampleur des dégâts. La traque était lancée. Ils les avaient épargnés pendant quatre ans mais c’en était fini du bonheur paisible. Il était désormais temps de courir. Elle se dit qu’en fin de compte, elle avait eu raison de lui tenir tête sur le fait de l’initier à l’art du combat. Elle sentait bien qu’un jour ils ne seraient plus en sécurité nulle part. Ce jour était arrivé. Au moins, elle se sentait prête, et non terrifiée. Qu’ils viennent.

La seule raison pour que cette chasse à l’homme débute était la mort du maître. Il était le seul à l’avoir protégé toute sa vie durant. Il aurait seulement souhaité lui dire au revoir. Seul son maître, lorsqu’il l’avait congédié, savait qu’ils ne se reverraient jamais. Il sentait bien, en ce temps déjà, qu’une entité puissante était en train de monter dans ses rangs et qu’il ne tarderait pas à disparaître. C’est ainsi qu’il lui avait donné un petit sursis, une ultime protection, une échappatoire. Ces derniers mots n’étaient pas des paroles en l’air « n’oublie pas de toujours assurer tes arrières ». Il savait qu’un jour viendrait où une ombre planerait sur sa tête et que des assassins seraient lancés à ses trousses. Il l’avait simplement mis en garde. Désormais le sage était mort et un bain de sang s’annonçait. Il était dès lors devenu son propre maître. Plus aucune limite si ce n’est celles que lui seul fixerait. Plus aucune règle que lui seul éditerait. Sans foi, ni loi. Il était devenu une sorte de ronin.

Main dans la main, ils s’enfoncèrent dans une obscurité certaine. Ils étaient deux. Il n’était plus seul. Il sentait l’énergie passer entre leurs doigts. Son esprit s’apaisait. Il savait qu’il y parviendrait. Il savait désormais pour qui se battre. Il ne laisserait personne lui ôter ce qu’il avait mis quatre ans à bâtir. Ensemble, ils lacèreraient ceux qui viendraient. Ensemble, ils saigneraient ceux qui les offenseraient.

Célia B.

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